À Charlotte, la racine de mon saule,
C’était lors de mon premier sacrement, si ma mémoire est bonne, ma tête avait été plongée dans l’eau et ainsi prétendument purifiée. Le membre du clergé m’avait alors enroulé dans une couverture et du même coup, m’avait glissé à l’oreille, toi l’kid, tu vas écrire et, ne sachant trop quoi rajouter, et courir!
Et dès que j’ai appris à marcher, j’ai voulu aller plus rapidement, jusqu’à courir.
Un peu plus tard, j’ai appris à mettre des émotions sur papier, j’écrivais alors.
De là un jour où j’ai rédigé à un ami qu’il me faisait penser à un immigrant qui quittait sa terre natale. Avançant sur un bateau en mer, sans jamais regarder à l’arrière, sachant très bien qu’à l’horizon c’est encore plus beau. Une route qu’il bâtissait avec acharnement.
Un chemin que personne ne viendrait lui brimer. Freedom! No compromise.
J’admirais sa bataille.
Mais ces dernières semaines, je naviguais avec le sentiment que mon navire faisait naufrage contrairement au sien. J’avais constamment la tête retournée, comme si c’était plus beau à l’arrière, et qu’en avant, c’était l’inaccessible. Mon petit cœur avait froid, au point de grelotter, largement secoué par la suite des événements qui s’enchaînaient les uns après les autres. Il était pratiquement impossible de le réchauffer.
Ces matins-là de grisaille, je m’asseyais sur ton lit, je regardais tes jouets, tes dessins et du même coup, je laçais mes souliers de course pour aller courir le long du lac. Je m’ennuyais de toi, je tournais en rond dans la maison et me disais que ce n’était qu’une mauvaise période, que papa était pour revenir en force. Je me le répétais sans cesse. Et j’en ai couru plusieurs de ces matins-là. J’y allais à reculons, mais j’y allais. Je courais et je me fermais les yeux l’instant de quelques secondes tout en respirant, j’inspirais et j’expirais, ça me faisait un bien incroyable.
Oui ma fille, la vie c’est comme une route, parfois on ne s’est plus du tout où l’on s’en va.
Papa est un coureur de fond, le fond, il peut t’en parler longuement.
Mais je cours.
Et pendant que je cours, les mauvaises passes s’éloignent à l’arrière.
C’était un dimanche matin, la consécration approchait. Le marathon d’Ottawa. La libération à Ottawa, que je me plaisais à dire ces dernières semaines. On s’est regardé droit dans les yeux, moi et Yann, en se souhaitant la meilleure des chances. Nous partions pour au moins quatre heures. Ce jour-là j’ai couru pour le bruit infernal des fanfares ainsi que pour le bambin, qui m’a tendu sa main afin de lui toucher à mon passage. J’ai couru pour voir me dépasser toutes ces belles femmes plus rapides que moi. J’ai couru pour ceux qui ne le peuvent pas.
Mais surtout, ma fille, j’ai couru pour te revenir en pleine force, régénéré, libéré.
Quand papa a croisé la borne du 41e km, il est entré dans une zone qu’il aura toujours de la difficulté à te décrire. Sous les regards des nombreux spectateurs longeant les deux côtés de la route, mes yeux étaient vitrés, au bord des sanglots. J’étais à mes derniers milles de souffrance et j’étais en train de libérer ce qu’il me restait à cracher comme poison avant le sacre de la victoire. Une zone euphorique qui te transporte vers le triomphe.
Un peu plus tard, papa était assis seul au pied d’un arbre, un peu étourdi, des maux ici et là, mais avec sa médaille au cou et la serrant fermement dans le creux de sa main, à la contempler, à l’admirer.
Sa dixième.
Je vais aller courir demain parce que je suis un coureur de fond.
Papa va aller courir demain parce qu’il a réussi à se sortir la tête de ce fond.
Charlotte
Papa va aller courir demain parce qu’il a retrouvé le désir de vivre sa vie à fond.| Novembre 2009 | ||||||||||
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